La fatigue topique, ou l’incapacité à se sentir à sa bonne place

Vignettes cliniques, expérience de pensée et lecture de la société de la performance : une clé pour comprendre une fatigue moderne, existentielle, au travail.

Topique : adj. nom. « Relatif à un lieu, à un endroit précis ».

Voilà un beau dispositif qu’« Un collègue en plus », lequel permet à des managers d’entreprise de contacter, via un simple mail comme on le ferait pour toute autre demande, un spécialiste de l’accompagnement de Forhuman. Il permet de belles rencontres et de prendre la température du monde du travail.

Un symptôme qui monte : la fatigue, plus vive qu’avant

L’année 2025 a donné lieu à de nombreux entretiens et je dois dire qu’un symptôme apparaît davantage et avec plus d’intensité que les autres, et de façon plus vive encore que les années précédentes : la fatigue. Voilà une notion qui fait partie de notre vocabulaire commun pour marquer le « trop » et les effets de notre activité sur notre énergie vitale.

Être fatigué ne veut pas dire être malade, nous sommes bien d’accord, mais de plus en plus la fatigue résonne comme une entité pathologique qui mérite toute notre attention. Comme si quelque chose de plus sérieux se cachait derrière la banalité du mot !

Deux situations de managers : Karen et Benjamin

Je reçois Karen, appelons-la comme cela, qui est membre d’un CODIR d’une grande entreprise que nous accompagnons. Elle sollicite le dispositif « Un collègue en plus » après une conférence que j’ai réalisée sur son site et lors de laquelle certains mots ou exemples ont résonné chez elle.

Elle me parle de son poste, des difficultés de l’entreprise auxquelles elle doit faire face, de ses doutes sur sa capacité à y arriver, à entraîner son CODIR dans ce défi et, très vite, elle me dit qu’elle est fatiguée.
Je suis le collègue en plus de Benjamin, appelons-le comme cela, qui a été promu à un poste stratégique dans son entreprise. Il me parle d’abord de la fierté d’avoir su gravir les échelons. Il part de loin, depuis son parcours scolaire chaotique, ses premiers pas dans le monde du travail qu’il décrit bien volontiers comme des échecs, jusqu’à avoir enfin décroché cette nouvelle mission qui le met aux prises directement avec le cœur business de l’activité de son employeur.

L’efficience des nouveaux modèles de production repose sur son analyse, ses actions et sa capacité à convaincre. Une chance, me dit-il : « Mais je suis fatigué, fatigué comme je ne l’ai jamais été ».
Et nous pourrions rallonger la liste à n’en plus finir de ces patients qui viennent nous parler de leur fatigue qui semble être, pour eux, le signe le plus évident de leur mal-être.

Ce n’est pas la charge de travail : c’est l’énergie d’ajustement

Karen et Benjamin, et tous les autres, sont des managers actifs, ils l’ont toujours été, et ne comptent pas leurs heures sans se sentir pour autant dans une forme d’abus : « c’est comme ça, j’ai toujours beaucoup travaillé », me dit Benjamin, tandis que Karen évoque ces longues journées « qui font partie du job, et c’est ce que l’on attend de moi et ce que j’attends aussi de moi ».

La quantité de travail ne semble pas une explication pertinente de leur fatigue, c’est pourquoi ils ont toujours pris avec recul les conseils répétés de leurs proches, collègues, amis ou famille, qui leur demandaient d’en faire moins : « ce n’est pas le sujet et ils ne peuvent pas comprendre » ; « pour les autres cela paraît mécanique d’en faire moins pour être moins fatigué, mais quand j’ai suivi à la lettre ce conseil pendant 15 jours, j’étais toujours aussi fatigué, au fond de moi, voire pire », me souffle Karen.

Au fur et à mesure des sessions, une forme de constance apparaît chez Karen, Benjamin et de nombreux autres. La fatigue est moins liée à l’intensité du travail qu’au fait de dépenser beaucoup d’énergie pour s’ajuster, pourrait-on dire, pour réduire l’écart entre les places qu’ils occupent — parce qu’il y en a plusieurs — et la place qui est la leur dans l’existence, celle qui s’impose en quelque sorte à chacun de nous.

L’expérience de pensée : être “à sa place” ou devoir forcer

Voyons cela de plus près, si vous le voulez bien :

Karen me parle assez rapidement des contraintes qu’elle a acceptées pour prendre ce poste, « une opportunité comme [elle] n’en retrouvera jamais », me dit-elle. Elle quitte sa famille chaque semaine pour passer 4 jours auprès du siège de son entreprise. Elle loge dans un « appartement d’étudiante » et se consacre à son travail sans être distraite par le quotidien de la vie de famille. Par ailleurs, elle a pris cette place en bout de table au sein de la salle du conseil, celle de la patronne, celle qui a du leadership et qui entraîne les autres. Elle dégage d’ailleurs, lorsqu’on l’observe, une forme évidente d’autorité sur ses équipes, sans agressivité ni contrainte. Elle est à l’endroit où tout se décide. On guette ses réactions. On spécule sur ses intentions. On observe ses comportements et attitudes. On scrute ses éléments de langage.


Benjamin, lors de la deuxième séance, me témoigne de façon assez directe : « tout ce que je fais, chercher de l’efficience, booster la productivité, fluidifier les chaînes de fabrication…, tout ça, ce n’est tellement pas moi ».

Il me parle de son histoire : enfant abandonné, qui a dû prouver à chaque étape de son évolution qu’il méritait la confiance qu’un couple en mal d’enfants lui a accordée. Il cherche à rendre fier l’Autre, quel qu’il soit : ses parents, sa conjointe, ses enfants, ses collègues… pas vraiment lui-même. « Je m’entends parfois dire des choses que je trouve tellement stupides, mais par ailleurs je suis tellement bon dans ce que je fais. J’ai l’impression de pouvoir faire progresser cette entreprise de façon évidente. » Il me dit ses passions pour le mystique, les énergies, la source des choses, la nature, l’humain dans ce qu’il a de plus profond, ce qui tranche tellement avec ce qu’il fait au quotidien : mécanique, rationnel, prévisible.

Pour comprendre ce qui se passe chez ces patients, pourriez-vous, avec moi, réaliser cette expérience de pensée, s’il vous plaît ?

Imaginez deux pièces ou morceaux d’un tout qui doivent s’ajuster l’une à l’autre, comme les rallonges parfaites d’une table. On les positionne l’une face à l’autre et, instantanément, tout s’imbrique sans forcer. Imaginons que le tout ait été mal usiné et que, pour réaliser cette alliance, il est nécessaire de forcer : les pièces s’assemblent, mais seulement sous la contrainte mécanique.
Elles doivent forcer, s’ajuster, résister pour arriver au résultat parfait. Finalement, dans les deux cas, les rallonges complètent la table et les convives ne voient pas la différence. Dans le premier cas, on enlève la rallonge et les pièces restent intactes. Dans le deuxième cas, on peut observer des marques qui indiquent la pression qui s’exerce et le travail mécanique des pièces pour donner l’impression de la perfection. Dans le premier cas, tout est à la bonne place, pourrait-on dire ; dans le second, les pièces s’ajustent, forcent et résistent parce qu’on les a délogées de leur bonne place.

Fatigue topique : une fatigue de la dé-location et de l’axiome de vie

Topologie : Antiquité : « Qui règne sur un lieu et le protège ».

La fatigue n’est pas qu’une résultante normale de notre activité quotidienne. Il a été longtemps d’usage de considérer que si l’on n’était pas fatigué le soir en rentrant à la maison, c’est que l’on n’avait pas assez travaillé.

La fatigue contemporaine vient avec la société post-moderne telle que la décrit Byung-Chul Han dans son ouvrage La société de la fatigue. Il nous dit (43) « que la société du travail s’est individualisée pour devenir une société de la performance et d’activité ». Cette société ne crée pas la fatigue, mais crée les conditions de la fatigue ; nous y reviendrons plus tard.

Ce qui a été longtemps ignoré s’est affirmé avec plus d’insistance ces dernières années, notamment du fait des confinements successifs qui ont accentué le travail de réflexion sur soi, ses valeurs, son existence, ses aspirations.
S’affirme ainsi l’idée que nous avons tous une « bonne place », celle dans laquelle nous n’avons pas à nous ajuster, celle par laquelle nos actes du quotidien, nos attitudes, nos décisions s’imbriquent naturellement, sans forcer. Cette place peut être appelée « axiome de vie ». C’est l’étoile polaire qui nous guide dans l’existence et que nous devrions suivre pour rester alignés, en quelque sorte.

Karen s’est « délocalisée » en quittant sa famille et ce rôle de mère qui est important pour elle, mais qu’elle a cru bon de faire passer derrière sa réussite sociale, parce que le travail et la réussite ont été des pilotes de sa cellule familiale. Elle a pris une place de directrice en se disant tous les jours qu’elle n’a aucune légitimité pour l’occuper. À grands renforts d’énergie, elle force chaque jour pour s’imbriquer dans cette place, donnant aux autres l’illusion de la parfaite alliance, mais chaque jour, une marque apparaît pour témoigner de la résistance qui s’exerce pour « rester en place » : la fatigue s’installe et marque ce travail d’ajustement.

Benjamin s’imagine ailleurs dans ses moments de solitude. Il s’imagine tout arrêter et revenir à des valeurs profondes, au plus près de l’humain, des énergies, de la nature. Mais sa mission le happe : il force tous les jours pour occuper cette place et montrer aux autres qu’il est à la hauteur. Chaque jour cogne et force, marque de ses traces son effort d’ajustement : la fatigue s’installe.

La fatigue topique est une fatigue existentielle, mais qui peut prendre les apparats d’une fatigue « classique ». Elle est une fatigue de la dé-location.

Une fatigue de ne pas être à la bonne place et de devoir s’ajuster pour donner l’impression que tout est aligné. À l’image de l’adolescent projeté trop vite dans l’âge adulte, fatigué d’être locataire d’un corps qu’il peine à identifier comme le sien propre. Fatigué d’exister. C’est alors qu’il marque son corps, le soumet aux restrictions, abus, coupures, comme pour signifier le travail de force qui marque l’écart entre ce qu’il voudrait être et ce qu’il est réellement, ou ce qu’il pense être.

La fatigue topique est un symptôme moderne, une formation de compromis entre notre axiome de vie, notre aspiration profonde et le fait d’être pris dans le tourbillon d’une société qui fait de la performance un culte (Hamant) totémisé. La fatigue topique est un symptôme autophage, puisque l’individu va devoir se nourrir de lui-même, en quelque sorte, dévorer son énergie propre pour faire ce travail d’ajustement et tenter malgré tout de faire bonne figure. La fatigue topique marque une défense de l’individu pour lutter contre un danger intérieur : la dé-location, ou la conscience pas toujours consciente d’avoir été délogé de la « bonne place ».

La fatigue topique nous enseigne que nous devons grandir et nous développer en restant en conscience de la place que nous devons occuper. La fatigue topique nous indique que nous n’avons pas « gardé ou pris soin de cette place » et que nous avons dû nous contorsionner pour occuper d’autres places, valorisées par une société qui fait de la performance individuelle un étendard et un accessit.

Ce que la fatigue topique dit à l’entreprise (conditions et signaux)

Pour Karen comme Benjamin, comme pour tous ceux et celles que j’ai entendus cette année, les conditions de la fatigue topique sont :

  • Être dans une société, une entreprise, une économie familiale qui fait de la performance un objectif, un idéal, un principe de fonctionnement ;
  • Devoir occuper des places qui recrutent des compétences ou des valeurs éloignées de l’axiome de vie ;
  • Être dans une approche individualiste qui fait que la seule énergie disponible est la sienne propre, et pas celle du milieu dans lequel on navigue ;
  • Pour tenir, engager un travail d’ajustement permanent qui vise à « donner bonne figure », ce qui laisse cet effort de résistance quasi invisible pour les autres ;
  • La fatigue s’installe progressivement : les premières marques paraissent anodines et, à force d’insister et d’ajuster, elles finissent par creuser un sillon qui rend l’ajustement quasi impossible, ou au prix d’un effort encore plus conséquent.

Ces patients sont résistants à la charge de travail… parce que ce n’est pas la quantité qui crée la fatigue, vous l’avez compris !

La fatigue topique vient dire à la société du travail, de façon particulière, qu’il n’est plus possible aujourd’hui de ne pas être attentifs aux valeurs, aux chemins que nous utilisons pour faire entreprise, aux émotions qui viennent signer tôt ce travail d’ajustement, au manque d’écoute des individus qui se perdent progressivement dans des missions dé-localisantes. Elle peut et doit être une notion heuristique qui met le travail moderne en pensée.

Patrick Charrier, Praticien expert chez forhuman

Patrick Charrier, PhD
Patrick est co-fondateur de Forhuman, conférencier et consultant expert en santé mentale au travail. Spécialiste de la prévention des risques psychosociaux (RPS), de la gestion de crise (suicide, harcèlement, événements traumatiques) et des enquêtes en secteur public et privé, il articule approche clinique et systémique des organisations. Il a également été missionné par le ministère du Travail pour contribuer aux fondements des études sur les RPS.

Destiné aux dirigeants, DRH, managers et partenaires sociaux, #Perspectives est un webzine gratuit, spécialisé dans la stratégie liée à la santé psychologique et  la performance sociale au sein des entreprises.