Parler de santé mentale est inévitablement politique, même lorsqu’on prétend ne parler que de psychologie. Dès qu’il faut déterminer ce qui relève de la responsabilité individuelle, de l’entreprise, du système de soins ou de la puissance publique. On décide implicitement qui doit agir, qui doit financer les réponses et quelles contraintes une société considère comme acceptables. Le niveau de remboursement des soins psychologiques, la protection contre la précarité, la réglementation du travail, l’accès au logement ou la prévention des risques professionnels ne sont pas des variables psychologiques ; ce sont des choix sociaux et collectifs qui modifient pourtant très concrètement les conditions dans lesquelles les individus peuvent aller bien ou mal. La santé mentale dépend, in fine, à la fois de facteurs individuels, relationnels, professionnels, sociaux et sociétaux.
C’est peut-être pour cela que chacun semble avoir trouvé son explication préférée. Les discours consacrés au bien-être mettent volontiers l’accent sur le sommeil, l’activité physique ou la gestion du stress ; les psychologues du travail regardent davantage la charge, l’autonomie, les collectifs et la reconnaissance ; et d’aucun parlent aussi d’accès aux soins, d’isolement, de logement ou d’emploi. Sur les réseaux sociaux, enfin, « poser ses limites » est parfois devenu une réponse suffisamment polyvalente pour traiter aussi bien une relation difficile qu’un supérieur envahissant ou un service en sous-effectif depuis six mois.
Le piège de l’explication en noir et blanc
Ces explications sont toutes plus ou moins vraies, elles deviennent cependant trompeuses lorsqu’elles prétendent suffire à elles seules. Au travail, on le sait, grâce à une littérature scientifique étoffée, de fortes exigences associées à une faible autonomie, un déséquilibre entre les efforts fournis et les récompenses reçues ou encore l’insécurité de l’emploi sont également liés à une santé mentale plus dégradée. Pris séparément, ces effets ne sont pas toujours immenses dans la vraie vie, toutefois, les difficultés n’ont pas la courtoisie de se présenter une par une.
C’est précisément ce qui rend certains dispositifs de « bien-être au travail » parfois assez cocasses. Proposer de la méditation, de la sophrologie ou des séances de gestion du stress peut avoir une utilité réelle ; en revanche, lorsque ces mesures deviennent la réponse principale à une surcharge chronique, à des injonctions paradoxales ou à une faible autonomie, on travaille surtout sur la capacité du salarié à supporter son environnement, beaucoup moins sur l’environnement lui-même. Par conséquent le risque ici, est de responsabiliser à outrance l’individu en lui disant en creux « Nous avons mis en place tout ce dont tu avais besoin pour supporter les problèmes organisationnels, donc si tu ne vas pas bien, c’est en partie de ta faute. »
En tant que psychologue du travail, j’insiste moi-même auprès des RH, sur l’affaiblissement des collectifs, la disparition des espaces où l’on peut discuter du travail réel et l’isolement des personnes face aux difficultés professionnelles. Bien qu’il serait pourtant tout aussi excessif de ma part de conclure que l’individu ne dispose d’aucune marge de manœuvre. L’activité physique peut significativement améliorer les symptômes dépressifs. Le sommeil compte, les relations sociales peuvent protéger contre une partie de la détresse psychologique et l’accès à des soins adaptés peut changer une trajectoire. Nous avons donc bien un certain locus de contrôle, mais disposer d’un levier ne signifie pas contrôler toutes les forces qui s’exercent sur nous.
Le capitaine garde son gouvernail
J’emprunte souvent cette métaphore : ce n’est pas parce que le bateau est porté par les courants marins que le capitaine ne tient plus son gouvernail. Il ne choisit ni la force du courant, ni la houle, ni le vent qui se lève et lui expliquer qu’il lui suffirait de mieux naviguer pour calmer la mer serait évidemment absurde. Pourtant, il conserve une capacité à corriger sa trajectoire, à ralentir, à chercher un abri ou à éviter certains obstacles. En santé mentale, penser sérieusement les choses suppose de tenir ces deux réalités ensemble : une partie importante de ce qui nous affecte nous échappe, mais cela ne nous prive pas pour autant de toute capacité d’action.
Encore là, faut-il que cette capacité soit réelle, parce que dire à quelqu’un de « poser ses limites », n’a pas la même portée pour un cadre disposant d’une sécurité financière importante que pour un salarié précaire qui dépend du renouvellement de son contrat ; le conseil est identique, mais son coût ne l’est pas. Nos marges de manœuvre psychologiques dépendent donc aussi de nos marges de manœuvre matérielles, et c’est précisément ici que la question redevient politique.
Le débat sur la responsabilité individuelle gagnerait surtout à devenir plus concret. Une insomnie appelle d’abord un travail sur le sommeil et les événements qui l’induise ; une équipe durablement écrasée par la charge a besoin que l’on revoie l’organisation du travail, pas qu’on lui apprenne seulement à mieux respirer ; un trouble dépressif nécessite un accès à des soins adaptés ; et lorsque la précarité empêche concrètement d’accéder à ces solutions, on change encore d’échelle. La bonne réponse dépend donc moins d’un principe général sur la responsabilité que de l’endroit précis où se situent les contraintes, les ressources et les possibilités d’action.
La santé mentale devient beaucoup plus compréhensible lorsqu’on accepte la pluralité de ses causes et des niveaux auxquels il est possible d’agir. L’être humain, en bon avare cognitif, préférera souvent une explication simple et unique à une lecture véritablement multifactorielle, plus exigeante intellectuellement. De facto, cette complexité est aussi moins vendeuse qu’une formation miracle en dix étapes ; mais malheureusement la réalité scientifique a rarement eu la politesse de s’adapter aux vendeurs de formations aux diplômes flous qui pullulent sur les réseaux sociaux.



