
Données à l’appui, cet article décrit une tension : alors que la santé mentale est proclamée Grande Cause, les politiques et discours publics se concentrent sur la fraude aux arrêts maladie, au risque d’alimenter une stigmatisation des personnes en arrêt, notamment pour motifs psychologiques.
L’enjeu : déplacer le regard des “suspicions” vers les causes organisationnelles de la souffrance.
État des lieux chiffré sur la santé dans le milieu organisationnel en France
En 2023, la France est le pays de l’Union européenne détenant le record de décès au travail (Eurostat). Le rapport annuel 2024 de l’Assurance Maladie (publié en nov. 2025) indique 1 297 décès au travail en France, se répartissant de la manière suivante :
- 215 décès dus à une maladie professionnelle (+19 par rapport à 2023)
- 318 décès concernant les accidents de trajet (-14 par rapport à 2023)
- 764 décès liés à un accident de travail (+5 par rapport à 2023)
Au total, en comparaison à l’année 2023, l’année 2024 dénombre 10 décès de plus. Gageons qu’en 2024, la France reste championne de l’UE concernant le nombre de décès au travail !
Autre point crucial : les maladies professionnelles psychologiques. Celles-ci ont augmenté de 9 % par rapport à 2023. En 2020, 840 cas de maladies professionnelles liées à un trouble psychologique ont été dénombrés. En 2024, c’était 1 805, soit plus du double. Les ¾ de ces maladies concernent des dépressions (Assurance Maladie, 2024). Globalement, ces résultats mettent en évidence une tendance qui s’installe ces dernières années : alors que les arrêts maladie de courte durée sont enclins à stagner, voire diminuer, les arrêts maladie de longue durée, notamment d’origine psychologique (dépression, burn-out, …), ont considérablement augmenté.
2025 : l’année de la désillusion
L’ensemble de ces données montre à quel point s’attaquer à ce fléau est urgent et primordial. L’État, conscient de ça, avait déclaré que l’année 2025 serait l’année de la santé mentale. Un an après, faisons le point sur ce qui a été mis en place dans le milieu organisationnel afin de prévenir les problèmes de santé mentale. La réponse est simple : rien ! Quelques mesures ont été mises en place, telles que le renforcement du dispositif « Mon Soutien Psy » et quelques campagnes de prévention et de sensibilisation mais, globalement, rien de concret et de réellement efficace n’a été fait dans le milieu organisationnel.
En parallèle, l’État a, par contre, été très actif sur un autre domaine, celui concernant les arrêts maladie et la lutte contre les faux arrêts de travail. Par exemple, depuis le 1er mars 2025, pour les agents publics, les trois premiers mois d’arrêt sont indemnisés à hauteur de 90 % à la place de 100 %. Depuis avril 2025, dans le secteur privé, le plafond des indemnités journalières est abaissé, passant de 1,8 × le SMIC à 1,4 × le SMIC. Depuis septembre 2025, l’État a mis en place un nouveau formulaire sécurisé afin de s’attaquer aux fraudes aux arrêts maladie. En 2026, une durée maximale légale pour les arrêts de travail sera mise en place.
Là-dessus, les syndicats de la médecine générale (SMG) ainsi que MG France dénoncent une véritable chasse aux sorcières. En effet, bien que les fraudeurs existent, en regardant les chiffres de plus près, ceux-ci sont ultra-minoritaires. Par exemple, entre 2024 et juin 2025, l’Assurance Maladie a effectué 680 000 contrôles pour infliger 7 000 sanctions, soit un ratio d’environ 1 %. La fraude sociale détectée à l’assurance maladie ne représenterait que 0,22 % de l’ensemble des prestations en 2023.
Cependant, cela n’empêche pas les gouvernements successifs de continuer à stigmatiser les travailleurs et travailleuses à qui sont accordés des arrêts maladie, à l’image de François Bayrou. En 2025, année de la santé mentale, celui-ci, alors premier ministre soutenu par ses ministres de la Santé Catherine Vautrin et Yannick Neuder, annonce que près de 50 % des arrêts de plus de 18 mois n’étaient plus justifiés. Or, ces chiffres sont totalement travestis. En effet, cela se repose sur un contrôle effectué auprès de 18 000 personnes. Sauf que, premièrement, effectuer un contrôle sur 18 000 personnes pour un nombre total d’arrêts se situant autour des 8–9 millions par an n’est pas du tout représentatif de cette population. De plus, cet échantillon était composé précisément de personnes pour lesquelles des doutes quant à la légitimité de leurs arrêts existaient déjà.
Conséquences de la stigmatisation
Axer un discours et une politique essentiellement sur les fraudeurs et travestir les chiffres a une conséquence bien réelle : la stigmatisation des personnes en arrêt de travail. En effet, cela amène à les percevoir comme des fraudeurs, des fainéants, des parasites, contre lesquels il faut lutter. Cela se reflète via des pratiques discriminatoires envers les populations souffrant de maladies nécessitant des arrêts de longue durée.
Un malade chronique sur six, en 2023, a été victime d’une discrimination (16e baromètre sur la perception des discriminations dans l’emploi du Défenseur des droits et de l’OIT). Ce baromètre met en évidence que ces personnes subissent régulièrement humiliations de la part de leurs collègues, harcèlement moral et discrimination organisationnelle.
Les conséquences se portent également sur les personnes ayant des troubles psychologiques mais refusant de prendre des arrêts de travail et de se soigner. Les raisons sont nombreuses : peur de la stigmatisation, norme culturelle organisationnelle axée sur le présentéisme, refus « d’abandonner les collègues », … À long terme, cela se traduit par un épuisement professionnel et une dégradation profonde de leur santé.
En conclusion : 2026, année de la santé mentale ?
En conclusion, annoncer que l’année 2025 est l’année de la santé mentale tout en stigmatisant les personnes qui prennent des arrêts de travail pour des raisons de santé mentale est incompatible ! Lutter contre la maladie mentale ne suppose pas de limiter artificiellement le nombre de personnes ayant un trouble psychologique, mais de se concentrer sur les causes de la souffrance psychologique, de la dépression et du burn-out que sont les conditions de travail, les politiques managériales et la culture organisationnelle.
Le gouvernement a décidé de prolonger en 2026 la grande cause nationale dédiée à la santé mentale. Espérons que ce soit réellement le cas.
Références
- Eurostat : https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/sdg_08_60/default/table?lang=fr
- Assurance Maladie : https://www.assurance-maladie.ameli.fr/etudes-et-donnees/2024-rapport-annuel-assurance-maladie-risques-professionnels
- Caducee.net : https://www.caducee.net/actualite-medicale/16604/mg-france-denonce-la-stigmatisation-des-arrets-de-travail-avec-l-operation-transparence-ij.html
- Fondation Ifrap : https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/fraude-sociale-maladie-moins-de-500-millions-deuros-recuperes-sur-4-milliards-deuros-de-fraude-estimee
- Le Dauphiné : https://www.ledauphine.com/societe/2025/08/05/arrets-de-travail-plus-de-la-moitie-sont-ils-injustifies-comme-l-affirme-le-gouvernement?
- Défenseur des droits : https://www.defenseurdesdroits.fr/enquete-16e-barometre-sur-la-perception-des-discriminations-dans-lemploi-524?
- #Perspectives N°14 : https://www.forhuman-consulting.com/presenteisme-langle-mort-de-la-sante-au-travail/

Medhi Cohu
Docteur en psychologie sociale & ingénieur recherche pour le cabinet forhuman.
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